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L’Abyssinien, noir, blanc, rouge

Luc Trégoat enseigne à l’école publique Nord de Bourg-Saint-Andéol, en Ardèche. Il est rompu à l’écriture à de multiples mains. Il se nourrit des faits historiques pour laisser libre cours à l’imaginaire de ses élèves. Ses moindres faits et gestes, ses rencontres constituent le matériau sur lequel il étaye ses fondations pour s’en échapper. C’est au hasard de vacances pluvieuses qu’il visita, un peu à contrecœur, une demeure rococo. A dire vrai, il n’en attendait pas des merveilles. Surprise ! En haut d’un escalier, la sculpture d’un Abyssinien. C’était à Hendaye. L’Abyssinie pour lui, c’était le pays d’Arthur Rimbaud, le poète-aventurier, négociant qui se disait : un piéton, rien de plus. Un magicien du verbe : Un Petit-Poucet rêveur, qui avait été enthousiasmé par la Commune de Paris. Dès la rentrée scolaire de 2011-2012, Luc Trégoat lance le chantier entre des murs tapissés de traces historiques, avec un va-et-vient permanent entre le passé et le présent, là-bas et ici. Au hasard des visites qu’il organise, il invite ses élèves à glaner des traces d’hommes. La ruche butine pour faire son miel, les pieds dans le réel, rassemblant les notes éparses, emportées à tous les vents. Capitaine au long cours, le maître veille au grain ; il accepte les digressions pour mieux les contenir… Vingt fois sur le métier, ils reprennent leur ouvrage, leurs mots se font chair avec les dessins qu’enlumine Damien Gelly de gouaches et d’encre de Chine. L’errance est insaisissable. Qu’importe ! Leur enthousiasme est communicatif… Gérard Mordillat est de l’aventure. C’est un homme d’image, qui travaille plus dans l’accroche avec une primauté accordée à la fin. Il est imprégné de littérature anglo-saxonne que soutient un rythme fort et dans laquelle les personnages sont broyés par l’histoire. Il prend la plume à partir de leur récit pour ouvrir de nouveaux horizons et l’équipée prend sa vitesse de croisière. Audace que salue dans sa postface de l’ouvrage, Cécile Brennan-Sardou, Directrice Académique des Services de l’Education Nationale en Ardèche : « …Rêve exotique, curiosité au-delà de nos frontières ; rêve scolaire, où le travail collégial et la solidarité entre élèves, entre élèves et adultes compagnons fécondent et entraînent la progression individuelle ; rêve humaniste sur les idéaux susceptibles d’entraîner l’action humaine, de lui donner lumière et sens. » C’est toute l’école, désormais, qui les prend au mot pour monter un spectacle qui gagnera la ville. Une aventure humaine qui donne la parole à de jeunes pousses pour emprunter les chemins de la création. L’écriture n’est pas seulement efficace ; elle est belle, car le maître a une haute idée de ses élèves (peut-être ou justement parce que d’aucuns d’entre eux ne seraient-ils pas comme des Abyssiniens dans cette école délaissée ?) en ouvrant un espace à leurs yeux. Conscient de sa mission d’éveiller, il aide à mettre en lumière un Abyssinien qui ne rentre pas dans le rang, un citoyen qui n’obéit pas à la consigne et qui bout intérieurement, comme Arthur Rimbaud dans Les poètes de sept ans : …Tout le jour, il suait d’obéissance… Gilbert Auzias

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